Émilien a vieilli, Émilien rajeunit

par Sophie Chérer 


1988. La revue Je Bouquine demande à Marie-Aude Murail d'inventer un personnage récurrent, histoire de booster les ventes. Une grande première pour celle qui a déjà pas mal écrit, mais jamais encore pour les ados. Elle repart des bureaux avec une pile de revues qu'elle dévore en compagnie de son fils, alors âgé de 10 ans. Ils décernent leurs palmes. Pour Benjamin, c'est Torpedo, une histoire pleine de gangsters et de garçons. Pour sa mère, c'est Coup de foudre, de Nicole Schneegans. Avec l'esprit de synthèse qui la caractérise, Marie-Aude conclut : "Et si je faisais : Torpedo qu'a un coup de foudre ?!”

C'est parti. Emilien naît dans la joie et la bonne humeur : “Ecrire JE, être un garçon, avoir quatorze ans… C'était un grand soulagement” avoue l'auteur. Dès le premier épisode, le personnage d'Émilien est campé : moqueur, observateur, entreprenant, romantique, idéaliste… Côté Je Bouquine, c'est la douche froide : “C'est super mais… tu voudrais pas tout changer ?” Non. Marie-Aude ne veut pas. Elle colle ensemble ses deux premiers épisodes, les envoie à l'école des loisirs et Geneviève Brisac accepte sur-le-champ. Baby-sitter blues paraît en mars 1989. C'est un succès immédiat. Il sera plus tard adapté pour la tÚlÚvision, figurera sur la liste des romans pour la jeunesse conseillés par l'Education nationale et six autres titres suivront, entre 1989 et 1993. Mais…

...“Deux choses me chiffonnaient, le concernant, dit Marie-Aude. La première, c’est que je ne voyais pas comment l’achat d’un magnétoscope pouvait encore sembler un enjeu pour un collégien en 2005 ! C’est le même tourment qui poussait Hergé à moderniser ses Tintin. Le magnétoscope devient donc un ordinateur dans la nouvelle version. Ma seconde contrariété, c’était d’entendre mes lecteurs me dire : “J’ai vu un autre Emilien dans un de vos romans. C’est un prénom que vous aimez bien ?” La présentation disparate des sept romans empêchait de comprendre qu’il s’agissait d’une série avec un même héros qui passe de 14 à 17 ans, et dont la situation familiale se modifie, de cellule monoparentale à famille recomposée. Je tenais beaucoup à montrer cette double évolution, avec l’issue heureuse que constitue le dernier épisode.”

Elle se remet donc au travail. Relit le tout à haute voix à sa fille Constance, 11 ans, auditrice critique et efficace et, le crayon à la main, annote directement les pages. Hop, les francs deviennent des euros et le match France-URSS se transforme en France-Belgique ! Constance tique sur "MLF" ? Sa mère précise : féministe. Certains passages, trop elliptiques ou manquant franchement de cohérence, comme la disparition inexplicable des faux oncles dans Le trésor de mon père, sont retravaillés. (En dix-huit ans, Marie-Aude a fait quelques progrès dans la construction des intrigues.) Elle rajoute des titres à tous les chapitres, pour faciliter la lecture. Mais surtout, elle constate que le ton d’Emilien reste d’actualité, car il est moderne sans être branché : “L’humour fonctionne, l’émotion passe. Le rhabillage de la série en vaut donc la peine, d’autant plus qu’un épisode comme Le clocher d’Abgall n’a pas eu sa chance auprès du lecteur, car il était desservi par une image rebutante et un titre, ma foi, pas terrible. Or, je crois que c’est mon préféré.”

Reste à choisir l'illustrateur qui relookera les couvertures. Anaïs Vaugelade, dont le travail sur Mytho a séduit Marie-Aude et qui s'est déjà employée à harmoniser la série des Anastasia de Loïs Lowry, trace sur chacune un portrait d'Emilien. “Il a fallu que je me mette en tête une vraie personne, un garçon d'un peu plus de dix ans avec une authentique vie intérieure...Or, quand j'avais cet âge-là, dans les années quatre-vingt, je n'imaginais pas une seconde qu'un garçon puisse avoir une vie intérieure... Si seulement, à l'époque, j'avais eu la chance de lire Emilien ! Alors je me suis amusée à imaginer mon amoureux d'aujourd'hui en beaucoup plus jeune. Comme Emilien, il s'est toujours cru irrémédiablement moche, à cause de son gros nez (et évidement, comme Emilien, c'est un charmeur toutes catégories). Le truc amusant c'est que mon amoureux m'assure qu'il n'a jamais ressemblé à ça, surtout le nez, précise t-il. Le nez est quand même très exagéré ! ”

Alors, à nos amours à tous, et bonne lecture !

Note de l'éditeur pour la sortie en Neuf début 2006

Emilien est tout maigre, il a un grand nez, une scoliose et de la tachycardie, il est romantique et moqueur, cossard et entreprenant, idéaliste et pragmatique, il est fils de fille-mère et de chercheur de trésors, neveu d'artiste, frère de prématurée et futur père de quatre enfants, il est fou amoureux de Martine-Marie, il sait parler aux bébés, amuser les petits, faire craquer les grandes, rassurer les parents, inquiéter les méchants, il adore dessiner, il fait les pires chaussons aux pommes du monde, vous allez avoir du mal à vous passer de lui...

Ce que dit Marie-Aude d'Emilien

Baby-sitter blues est le premier roman que j'ai souhaité écrire pour les adolescents. Il est aussi devenu le premier d'une série consacrée à Emilien, publiée entre 1989 et 1993.

Pour me faciliter la tâche, j'ai choisi de m'identifier totalement au jeune héros en écrivant mon récit à la première personne. Nombreux sont mes lecteurs qui me félicitent parce que « je parle comme eux » dans cette série. En réalité, je suis assez éloignée du style oral, beaucoup trop distendu et manquant d'effet. Mais j'utilise des mots familiers, un peu de franglais, très peu de verlan, un rythme rapide, elliptique, presque haché, beaucoup de vannes et de dialogues. Tout cela rend un son moderne, jeune peut-être, alors que les références culturelles et bon nombre d'expressions utilisées appartiennent à un registre beaucoup plus classique. Même le langage familier qui amuse mes lecteurs est plus populaire et argotique que branché.

Comme je voulais faire grandir mon héros sur plusieurs tomes, j'ai choisi au départ la situation romanesque qui me paraissait la plus fertile en rebondissements. Je voulais aussi prendre un héros bien représentatif de notre époque. Je vivais alors à Paris où un enfant sur deux a des parents divorcés. Emilien vit donc seul avec sa mère en région parisienne. Sylvie est une femme indépendante, une ancienne du combat MLF, un peu fatiguée par ses convictions, cherchant encore un compagnon. Cela me permettra de mettre en scène ses aventures et mésaventures sentimentales.

Au fil des épisodes, j'ai senti que cette famille monoparentale allait devenir une famille recomposée, à l'image de tant de familles autour de moi. Dès lors, j'avais un (petit) message à faire passer de tolérance et d'optimisme. Au bout de sept épisodes diversement galère, Nos amours ne vont pas si mal se concluent comme le titre le laisse supposer... Comme je le dis parfois aux jeunes, « pas si mal », en amour, c'est déjà très bien.

MAM

Hélène Palanque (Toulouse) évoque Émilien dans "Géographies familiales dans les romans réalistes de Marie-Aude Murail", article du recueil "L'inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse" (pp. 137-156), sous la direction de Kodjo ATTIKPOÉ (édition L'Harmattan, 2008) :

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