GOLEM :
ce que chacun a appris des deux autres.

par Marie-Aude, Lorris et Elvire Murail.

[Les trois textes suivants étaient initialement destinés à la revue Nouvelles de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.]

Ce qu’ils m’ont appris, par Marie-Aude Murail.

A 17 ans, tandis que mon frère envisageait la publication et que ma petite sœur noircissait des cahiers, je notai sur mon journal intime : « Je n’ai pas grand-chose à dire. Pas de souvenirs de guerre (le mois de Mai, ça ne compte pas). Pas de conflits familiaux. Pas de crimes sur la conscience. Pas de richesse intérieure. Pas de quoi faire un roman. »

J’ai commencé en écrivant au plus près de moi, au plus serré de ce que je croyais être la vérité. Tandis que je faisais publier mon journal intime (Passage chez P-M Favre), mon frère reconstituait des mondes, se servant parfois d’une impressionnante documentation (Blanche-Ebène chez Laffont) pour écrire au plus loin de lui, et Elvire, se moquant bien de la vérité et même de la vraisemblance, situait son Escalier C (L’école des loisirs) dans un New-York où elle n’avait jamais mis les pieds. Je me suis progressivement rapprochée d’eux, cherchant en l’un comme en l’autre ce qui allait me libérer.

Je m’étais fait une prison de cette nécessité de ne parler que de ce que je connaissais et qui finissait par se résumer à moi. Mes premiers pas dans l’univers romanesque furent des plus prudents. Je racontai dans Baby-sitter blues les bonheurs et les malheurs d’un adolescent. Mon fils avait alors dix ans et, en transposant légèrement, je pouvais parler de ces choses proches qui faisaient notre lien, les surgelés, la télé, l’argent de poche, le bulletin scolaire... Dans le sixième épisode des aventures d’Emilien, je voulus le doter d’une petite sœur prématurée. Or, mes trois enfants se sont présentés à moi avec la ponctualité d’un loyer à terme échu. J’ai dû compenser mon manque d’expérience en lisant des livres sur les prématurés. Simple mais il fallait oser. Pour la première fois, je me servis d’une documentation.
Ma complète délivrance n’advint que sept ans plus tard grâce à un ouvrage de commande. Pour fêter l’an 2000, le magazine Je Bouquine me demanda de faire traverser à un objet deux mille ans d’histoire et d’en tirer six épisodes se situant à six époques différentes. N’ayant que quelques mois pour réussir ce tour de force, j’exigeai les services d’une documentaliste. Colette François, à laquelle je suis connectée comme on est sous perfusion, est donc « ma doc » depuis trois ans et répond désormais à des demandes aussi peu justifiées que : « A quoi ressemble un respirateur ? », « Qu’est-ce que la mode gothique chez les jeunes ? » ou « Peux-tu me trouver le magazine Casseur de pub ? ».
La recherche documentaire, loin d’être une contrainte, me délivre de cette timidité qui aurait fini par étouffer ma créativité. Avec Lorris, nous échangeons actuellement une réjouissante documentation sur les NDE, les comas prolongés et les effets de la kétamine pour écrire notre prochain roman à deux. L’étendue de mon ignorance me met dans un curieux état de surexcitation. En avant pour n’importe où ! Avec Elvire, j’ai découvert une autre forme de liberté. Moka, ce clone de ma sœur, sera peut-être étonnée d’apprendre que ce que j’ai appris d’elle pourrait tenir en quatre mots : « on s’en fout. » A des objections tatillonnes d’un lecteur sur un de ses personnages, je l’ai entendu répondre un jour : « Quand j’écris, c’est moi qui commande. » Cette apparente désinvolture n’est que la revendication d’une responsabilité. Admettre le « moi, à ta place » de celui qui n’y est pas est aliénant. « L’Auteur, étant homme, peut faillir » ainsi que le disait la comtesse de Ségur et les remarques du correcteur sont les bienvenues. Il est possible d’améliorer une histoire, mais ce doit être dans le sens de l’histoire que nous sommes seuls à détenir.
Ce « on s’en fout » de l’auteur au lecteur est réversible. Elvire sait adopter sans se forcer le point de vue d’un lecteur de onze ans. Il faut lui raconter une histoire ou elle s’ennuie et va regarder la télé. Raconte et ne perds pas de temps avec : les explications que personne ne lit, les personnages que tout le monde oublie, les phrases qui font genre, les descriptions qui font tunnel, les scènes qui font du sur place. De temps en temps, je regarde ce que je viens d’écrire et je me dis : on s’en fout.

Si écrire en équipe est libérateur, relire à plusieurs est formateur. On y touche du doigt l’incroyable paresse créative qui est en soi et que l’autre débusque sans peine car c’est aussi la sienne. L’ellipse qui a ses vertus peut être une commodité pour faire travailler le lecteur à ma place. D’ailleurs, c’est écrit en marge de ma copie comme au pire temps de ma scolarité : « à développer ». A rebours, il m’arrive de manquer de confiance dans mon lecteur et d’écraser un trait d’humour en voulant le souligner. Un laconique « inutile » dans la marge me rappelle à plus de retenue.
En travaillant sur une écriture qui n’est pas tout à fait mienne, j’ai mieux ressenti comme le mot juste nous échappe par manque de ténacité. « Délivrer la beauté enclose » selon Marcel Proust ou simplement chercher en soi l’émotion, c’est un effort dont on se dispense en se rabattant sur un mot vague qui fait l’affaire. Mais quand on travaille avec des gens du métier, on prend le risque d’être démasquée : « facile », « bof », « cliché ».
Il est évident que je distingue mieux mes défauts quand je les trouve chez les autres. Mes ficelles deviennent des câbles. Le dialogue qui interrompt le récit au moment où il prend corps me fait penser au type tout seul sur scène qui regarde dans la coulisse en s’écriant : « Oh, mais je vois l’armée de César ». On aimerait voir aussi. Il y a des descriptions inutiles et d’autres qui sont nécessaires. On reconnaît ces dernières au fait qu’on n’a pas envie de les écrire.
Tout est bon pour ne pas travailler. Les phrases nominales dissimulent un essoufflement, la multiplication des points de vue cache une faiblesse narrative, celle des connecteurs logiques, par ailleurs et par conséquent, l’oubli d’un plan. J’y ajouterai dans un élan d’autocritique les duettistes « rétorqua-t-il » et « décréta-t-elle » qui ne doivent leur survie qu’à mon manque de détermination.

Depuis que j’écris à trois, la touche « Suppr » est devenue ma touche préférée. Mon écran est un jeu de massacre dont je n’espère qu’une rescapée, une histoire qui tient debout.

Le reste, on s’en fout.

Marie-Aude Murail

***

Et un et deux et trois, par Lorris Murail.

Il y a des choses qu’on fait parce qu’on y croit et d’autres qu’on fait parce qu’on n’y croit pas. L’aventure Golem relève certainement de la seconde catégorie. Quand Elvire et moi avons pour la première fois évoqué la possibilité d’écrire à trois, c’est-à-dire avec celle qui par une étrange coïncidence se trouve être notre soeur commune, je pense que nous jugions l’idée plaisante, voire excitante, mais que nous n’aurions pas misé un franc (la monnaie de l’époque) sur les chances d’un tel projet. Afin de leur épargner d’inutiles recherches, j’indique aux historiens, exégètes et autres thésards que la scène se passait à l’heure du déjeuner dans la ville de Fougères, lors du salon annuel consacré à la littérature pour la jeunesse. Ma mémoire est ainsi faite que je me souviens du jarret de porc mais que j’hésite sur l’année. Enfin, je pense qu’il s’agit de 1999.

Marie-Aude vous explique dans son texte comment il faut sauter les descriptions superflues (un des nombreux sujets sur lesquels je suis en désaccord avec elle : à titre personnel et en tant que lecteur, je n’aime à peu près que ça). Je passe donc directement à la scène suivante. Dans un appartement parisien, celui de notre père (commun lui aussi), mes soeurs et moi commençons à envisager la chose. Que raconter ? Quel genre d’histoire ? Sous quelle forme ? etc. Chose ahurissante, il me semble que deux heures plus tard nous le savions plus ou moins. Et là-dessus, aucun d’entre nous n’aurait misé un franc non plus. Ce que vous aimeriez lire à présent, c’est comment cela s’est passé. Je ne vous le dirai pas pour au moins deux raisons. La première est que cela ne vous regarde pas. La seconde est que je n’en conserve aucun souvenir. En somme, et voilà la découverte, cela se passe à trois comme quand on est seul. Le processus de création est auto-nettoyant : chaque étape efface la précédente et à la fin, devant le texte achevé, on est incapable de reconstituer le parcours qui a mené là. Je crois qu’on vit à peu près la même chose, de façon nettement plus traumatisante, face à ses enfants : l’enfant de deux ans tue l’enfant d’un an avant d’être anéanti par l’enfant de trois ans...

Qu’avions-nous ? Un thème, un milieu et quelques hypothèses, celle notamment d’une série en trois volumes. C’était amusant, étonnant, stimulant mais, à mon avis, nous n’aurions toujours pas donné très cher de la peau de ce qui n’était pas encore un golem.

Je saute à présent les descriptions dont Marie-Aude vous explique qu’elles sont absolument nécessaires. Quelque temps après, nous échangions elle et moi des e-mails. En parcourant quelques strates vestigielles, je vois que nous avons cerné l’essentiel assez rapidement et que néanmoins nous ne pressentions pas où tout cela allait nous mener. Apparemment, nous avons tout de suite pris pour acquis que cette série allait s’écrire, que nous allions commencer et que nous irions au bout. Et, comme elle a besoin d’écrire, Marie-Aude écrivait. Ai-je cru que je pourrais vraiment prendre le relais, ai-je cru que ça allait marcher, que nous pourrions nous fondre et ne faire plus qu’un ? Pas vraiment. D’ailleurs, ça n’a pas marché. C’est le constat que nous avons fait. Il y avait alors deux possibilités. Laisser tomber ou continuer comme si ça avait marché. Nous avons continué et ça a fonctionné quasi parfaitement jusqu’au bout de ce qui fut non pas trois mais cinq volumes.

Tout seul on est un écrivain. Un écrivain est un personnage qui se lève tôt le matin ou se couche tard le soir, un solitaire qui ne répond pas au téléphone. A deux on forme un couple. Un couple d’écrivains est un assemblage suspect, généralement formé d’un auteur et d’un commerçant ou alors d’un laborieux et d’un bavard, d’un pragmatique et d’un rêveur. A vrai dire, je n’en sais rien. J’ai sauté cette étape comme on saute certaines descriptions. Je suis passé directement de un à trois. Mais alors, à trois, qu’est-ce ? Un trio ? L’expérience nous a enseigné que non. A trois, c’est un sport collectif.

Je ne pense pas à n’importe quel sport car il en est où chacun s’occupe de façon plus ou moins indifférenciée. Tout le monde attaque, tout le monde défend, comme braillent les entraîneurs. Ah mais dites donc, au football américain, ce n’est pas ça du tout. Il y a des types qui meurent sans avoir jamais touché le ballon. Autant dire qu’ils sont spécialisés. Cette histoire d’écriture à six mains, c’est une blague. Il suffirait de regarder nos doigts sur le clavier pour voir qu’à eux tous, ceux qui travaillent, ils ne font pas plus de trois mains. De toute façon, le problème ce sont les pieds. Comment éviter qu’ils ne se marchent les uns sur les autres ? A trois, il faut se spécialiser.

Ni Elvire ni moi n’avons une âme de chef. Marie-Aude jurerait qu’elle pas davantage. Admettons-le. La différence entre elle et nous - je veux dire Elvire et moi - c’est qu’elle ne supporterait pas que ce soit quelqu’un d’autre. Au foot US, son rôle serait celui du quarterback. Le quarterback est celui qui oriente et distribue le jeu. Parfois, il fait briller ses partenaires. Parfois, il joue un peu perso, ramassant alors tantôt les honneurs tantôt une sérieuse gamelle. Il n’est pas tout, il ne fait pas tout mais s’il rate son match, l’équipe rate son match.

Dans l’équipe, il y a deux autres rôles majeurs. D’abord, celui du receveur, qui capte les ballons et les bonifie. Le receveur communique avec son quarterback et devine l’endroit où le ballon doit lui parvenir. Quand tout va bien, il emporte le morceau de cuir dans des courses glorieuses. Quand ça va moins bien, il le laisse échapper. Un ballon qui file entre les doigts peut coûter très cher, ce peut être le signal de la déroute. A l’occasion, le receveur coureur peut voler la vedette à son quarterback. Et, parfois, la nuit, j’ai hurlé : touch down ! Mais ce que couronnent les statistiques, c’est essentiellement la qualité de la relation entre les deux.

Cependant, tous deux sont vulnérables. Pour qu’ils puissent manoeuvrer, il faut que la route soit tracée, le chemin ouvert et protégé. Toute analogie connaît ses limites. J’ai quelque mal à voir ma soeur Elvire en costaud casqué de l’escouade, dans la peau d’une de ces brutes de 150 kilos aux pupilles dilatées par les drogues (elle nous parlait souvent de son rail mais je crois qu’il ne s’agissait pas de la même chose). Je voulais juste dire que ceux-là ont un travail ingrat. Ils déblaient le terrain et le balisent. Sans eux, le quarterback ne devinerait jamais la lumière. Sans eux, le receveur ne recevrait jamais rien. Certes, on ne les voit pas danser de l’autre côté de la ligne. Mais s’ils n’ont pas fait leur boulot avec rigueur et abnégation, le quarterback est mort (au foot US, ce n’est pas simple façon de parler). Et, bon sang, ils sont au moins douze et ma petite soeur était seule !

Je voulais dire enfin que grâce à Golem j’ai réalisé le rêve de ma vie. Tous les gens qui écrivent me comprendront. Voyez-vous, quand nous lisons les oeuvres des autres, nous nous en faisons une opinion. Il y a entre le texte et nous cette distance qui permet de porter un jugement, qui permet aussi l’effet de surprise, le rire spontané, qui autorise le suspense et ainsi de suite. Quel écrivain ne s’est pas posé la question ? Et si j’étais mon propre lecteur, que penserais-je de mes oeuvres ? Rirais-je ? Tremblerais-je ? Aimerais-je ? Comme il est pénible de commencer une phrase et d’en connaître déjà la fin ! De suivre le fil d’une histoire et de n’avoir aucun doute sur son déroulement ! Parfois, relisant un texte ancien, dont l’essentiel s’est égaré dans les recoins de l’oubli, il se peut qu’on effleure la divine sensation : se lire soi-même avec un sentiment de découverte et nourrir un instant l’illusion qu’on se juge comme on jugerait autrui. Mais, bien sûr, on se connaît et donc, d’une manière ou d’une autre, on se reconnaît.

Pendant quelques mois, j’ai ouvert des fichiers, lu des chapitres. Parfois ils m’enchantaient. Parfois ils m’agaçaient. Je n’en avais pas écrit une ligne. Pourtant, c’était mon livre. Je le découvrais comme si j’avais travaillé en dormant. Et je savais enfin ce que je pensais. Et comme je le pense je le dis : Golem, à bien des égards, c’est plus fort que moi. Aujourd’hui, au terme du parcours, au moment des ultimes relectures, les impressions sont plus troublantes encore ; car devant tel ou tel passage il m’arrive de ne plus savoir si c’est moi qui l’ai écrit.

Lorris Murail

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Trois je = nous, par Elvire Murail

Quand je dis que j'écris avec ma soeur et mon frère, la question est automatique : comment faites-vous pour écrire à trois ? En lisant les deux articles qui précèdent, vous avez sûrement remarqué que Lorris et Marie-Aude se sont bien appliqués à ne rien vous expliquer du tout. Il est temps de vous révéler toute l'affaire. Voici donc la véridique histoire de Golem.

D’abord, il n'était absolument pas question d'écrire à trois. Marie-Aude et moi avions déjà travaillé ensemble sur des textes courts. La méthode était simple : j'avais les idées, je les rédigeais et je repassais le bébé à ma soeur qui réécrivait. Marie-Aude me proposa d'écrire une série, divisée en épisodes indépendants avec des personnages récurrents. Elle voulait situer l'action dans une banlieue difficile. Nous avons commencé à délirer sur les « Quatre Mille », quartier existant réellement. Nous n’avons rien écrit mais on a bien ri en imaginant des titres tels que « Les Quatre Mille à la mer. » La série était supposée facile à écrire et pas fatigante. Le résultat, on le connaît : nous avons écrit à trois un roman feuilleton en cinq volumes, les Quatre Mille sont devenus les Quatre Cents et ça nous a pris deux ans... Tu parles d'un truc facile et pas fatigant !

Alors comment en sommes-nous arrivés là ?

C’était effectivement à Fougères. Je ne me souviens pas plus de la date que du jarret de porc mais je suis sûre qu’il tombait des cordes (il pleut parfois en Bretagne). Lorris était assis en compagnie de Soazig Le Bail, alors éditrice chez Pocket. Je suis venue dire bonjour à Soazig. Comme je ne perds jamais le nord, j’en ai profité pour lui parler de notre idée de série. Et là, les événements ont pris une tournure inattendue. Les yeux de Lorris se sont mis à briller ( si, je vous jure). A ma grande surprise, il a dit : « Mais moi aussi, ça m'intéresse ! » Par pure malchance, Soazig était intéressée également. Je crois même que Golem n'aurait peut-être jamais vu le jour si Soazig n'avait pas manifesté un tel enthousiasme. Si nous, nous avions des doutes, elle n'en avait apparemment aucun ! A partir de ce moment, c' était marche ou crève. Par fierté, je suppose. nous avons simplement décidé qu'on y arriverait.

Lorris a choisi le foot américain pour expliquer notre méthode de travail. Ça vous a sûrement amusés et ne vous a pas appris ce que vous vouliez savoir. Je vais faire pire comme analogie : je nous vois comme un groupe de hyènes. C‘est vrai, ce n'est pas très glamour comme bestiole. J'aurais pu comparer Marie-Aude à un loup qui parcourt trois cents kilomètres dans la journée sans s'épuiser ou moi-même à un guépard qui part à cent à l'heure mais se fatigue vite. Pour mon frère, c'est trop facile : il porte le nom d'un charmant petit lémurien, le loris tardigrade, qui ne se réveille qu'à la nuit et qui n'est guère connu pour sa vitesse. Paradoxalement. la lenteur de Lorris et ma rapidité nous viennent des gènes du même paresseux.

Mais non, nous sommes des hyènes. On ignore souvent que ces animaux-là sont intelligents, ils ont le sens de la famille et ils chassent en groupe. Mais notre principal point commun avec les hyènes, c’est que nous ricanons beaucoup. Quand je serai très vieille et très riche grâce à mes droits d'auteur, c' est de cela que je me souviendrai : nos crises de fou-rire. Nous avons ri en nous racontant Golem. Après, il fallait écrire, ce qui est nettement moins marrant.

Nous sommes des nerveux de type secondaire. Notre balance nous le dit tous les jours : on est rongés de l'intérieur. A l'extérieur. il ne se passe pas grand chose. Nous ne nous sommes jamais fâchés. Personne n’est jamais parti en claquant la porte. Les conflits, nous les avons résolus différemment. Un problème avec l'un ? On va se plaindre à l'autre. Et puis on digère. C'est là où c'est pratique d'être trois. Bon, d'accord, tout ça n'explique pas notre méthode de travail.

Dès le départ, nous avons su ce que nous allions raconter... enfin presque. La question était comment écrire à trois ? L'histoire, nous l'inventions volume par volume, ou morceau par morceau. Nous nous retrouvions suivant les occasions, à Paris, à Bordeaux ou dans la maison de campagne de Lorris. Parfois, nous avons travaillé par deux. L'invention du scénario, c' était la partie la plus facile. Je prenais des notes, je rédigeais un compte rendu ou des mises au point (il fallait parfois nous expliquer à nous-mêmes certaines choses assez complexes).

Et nous arrivons au fameux « rail ». Le rail est un développement du scénario en une quarantaine de pages dactylo par volume. C' est un outil, pas une fin en soi. Sur le rail,. Lorris et Marie-Aude ont pris appui. Ils se sont partagé l'écriture au gré de leurs envies ou de leurs capacités. Je me suis chargée du rail. C’est un boulot ingrat car le rail finit par disparaître presque complètement. J'imagine que beaucoup d'auteurs seraient sous antidépresseurs jusqu'à leur mort si on faisait subir pareil traitement à leur texte. Je me suis vengée en corrigeant les manuscrits. Les « inutile, bof, à développer » mentionnés par Marie-Aude, je les ai inscrits au surligneur rose fluo. Pour faire plus gai.

Finalement, nous avons survécu.

Elvire Murail
 

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